Avis de museolive
Michel Winock, dans « Le Siècle des Intellectuels », place Maurice Barrès (1862-1923) comme un intellectuel emblématique de la fin du XIXe siècle et début du XXe siècle, avant André Gide et Jean-Paul Sartre. On l’a un peu oublié aujourd’hui, mais ce fut l’un des grands agitateurs d’idées autour de l’affaire Dreyfus, dans les années 1890. Sa production littéraire fut l’une des plus appréciées ou vilipendées du tout-Paris de la Belle Époque. Son œuvre et sa pensée connurent deux époques majeures et à l’opposé l’une de l’autre : celle, dans les années 1880, de l’exaltation de la liberté, de l’anticonformisme et de l’égotisme, de la surveillance constante des sensations, dont « Un Homme Libre » (1887) est un livre emblématique (« […] ce serait un bon système de vie de n’avoir pas de domicile, d’habiter n’importe où dans le monde. ») ; puis, de l’apologie du nationalisme, l’individu étant noyé dans le tout social et les idées n’étant jamais que celles de ceux qui nous ont précédés (il rappelle dans l’appendice de la réédition d’ « Un Homme Libre », en 1904 : « […] Il n’y a pas d’idées personnelles […]. Notre raison, cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs. »). Entre ces deux périodes, Barrès évolua du « moi individuel » au « moi social », estimant au tournant du siècle que la meilleure défense de l’individu était la société elle-même ; cette évolution était en germe dans « Les Déracinés ». Venons-en à l’histoire : Bouteiller est professeur de philosophie au lycée de Nancy ; il enseigne les théories kantiennes à ses élèves, qui favorisent l’abstraction à la concrétude hégélienne. Appelé à des fonctions politiques et culturelles gouvernementales à Paris, il embarque sept de ses élèves avec lui. Pleins de leurs idées folles et loin de leur patrie Lorraine, « déracinés » en somme, ils se laissent aller aux pires des tentations. Tandis que certains d’entre eux sont condamnés à mort pour assassinat, Bouteiller, le mauvais maître à penser, est élu député. L’un des sept jeunes lycéens, du nom de Rœmerspacher, rencontrera Hippolyte Taine (1828-1893), auteur de « L’Origine de la France Contemporaine », remet le jeune homme dans le droit chemin du « réenracinement », en usant sur lui de « l’allégorie du platane » : « Chacun s’efforce de jouer son petit rôle et s’agite comme frissonne chaque feuille du platane ; mais il serait agréable et noble, d’une noblesse et d’un agrément divins, que les feuilles comprissent leur dépendance du platane et comment sa destinée favorise et limite, produit et englobe leurs destinées particulières. » Le Tout l’emporte donc sur la partie ! Ce discours devait ravir les grands sociologues au tournant du siècle, comme Durkheim et Mauss… Une question : ce livre aurait-t-il sa place dans le débat du « local » et du « global » inspiré par la mondialisation, un siècle plus tard et à une échelle plus vaste ?
