Avis de museolive
« Je me suis senti tout à coup un besoin d’impossible, les choses telles qu’elles sont ne me semblent pas satisfaisantes […] ce monde tel qu’il est fait n’est pas supportable. » « Caligula », commencé en 1938 et représenté sur scène en 1945, est la pièce de théâtre du « cycle de l’absurde » d’Albert Camus (voir mes avis sur « L’Étranger » et sur « Le Mythe de Sisyphe »). Si Meursault, dans « L’Étranger », brille par son indifférence au monde et son passéisme, Caligula est conscient et lucide, ce qui va le rendre fou. Il a vu et touché le cadavre de Drusilla, sa bien-aimée, disparaît, puis revient, transformé en un autre homme : il a fait la rencontre du Mal. Et il veut le faire ressentir aux autres hommes, user de son pouvoir d’empereur tout-puissant afin de répondre au Mal par le Mal, en commettant froidement des crimes, en étant cohérent face à l’incohérence des choses : « Vivre, Caesonia, vivre, c’est le contraire d’aimer ». À travers Caligula transparaît la déception et la soif d’autre chose de Camus à qui le simple et pâle bonheur humain ne suffit pas : « Qu’il est dur, qu’il est amer de devenir un homme. » Non moins conscient et désespéré que le jeune Caligula, le sage Cherea sait par expérience ce qu’est la misère de l’homme, mais sait aussi qu’il ne faut pas surajouter à cette misère, sans quoi, au-delà d’une certaine limite s’efface la dignité. Face au radicalisme de la jeunesse de Caligula (pour lui, c’est tout ou rien), répond le pragmatisme de Cherea (il existe des valeurs intermédiaires, certaines actions sont plus belles que d’autres), auquel on ne peut accéder qu’au long des années vécues : il bloque le nihilisme extrême de Caligula afin de défendre l’ordre (auquel il ne croît pas) et le médiocre bonheur humain, et de ne pas rendre la vie impossible. La révolte (réponse de Camus à l’absurde) de Cherea s’est transformée en sagesse : la création de cette pièce de théâtre est à la jonction entre deux périodes de la pensée de Camus : lorsqu’il en commence la rédaction en 1938, c’est la frénésie et la démesure de Caligula face à l’absurde et au néant qui le passionnent ; en 1945, quand il la met en scène, il se sent proche de l’humanisme et de la sagesse de Cherea, qui a trouvé un point d’appui à sa révolte : la pitié. Cette tragédie pose un problème fondamental, qui est également postulé dans « L’Étranger » et « Le Mythe de Sisyphe » : que choisir entre la vérité et le bonheur ? : comment « vivre à la hauteur de la vérité de ce monde qui est de n’en avoir point » ? Camus donnera une solution à travers son « cycle de la révolte ».





