"Le lecteur a compris que je déteste mon enfance et tout ce qui en survit." Loin de l'autobiographie conventionnelle qui avec nostalgie ferait l'éloge des belles années perdues, il s'agit ici pour Sartre d'enterrer son enfance au son d'un requiem acerbe et grinçant. Au-delà de ce regard aigu et distant qu'il porte sur ses souvenirs et qui constitue la trame de l'ouvrage et non pas son propos, l'auteur s'en prend à l'écrivain qui germe en lui. Pêle-mêle, il rabroue et piétine les illusions d'une vocation littéraire, le mythe de l'écrivain, la sacralisation de la littérature dans un procès dont il est à la fois juge et partie. Ainsi, "l'écrivain engagé" dénonce ce risible sacerdoce, cette religion absurde héritée d'un autre siècle. Du crépuscule à l'aube, un travailleur en chambre avait lutté pour écrire une page immortelle qui nous valait ce sursis d'un jour. Je prendrais la relève : moi aussi, je retiendrais l'espèce au bord du gouffre par mon offrande mystique, par mon oeuvre. On ne peut s'empêcher de sourire devant tant d'ironie, et l'on sent l'auteur s'y amuse aussi lorsque, avec cette langue parfaite et cette brillante érudition, il joue les pasticheurs. --Lenaïc Gravis et Jocelyn Blériot
Ce livre est l'autobiographie de Jean-Paul Sartre, en tout cas de ses douze premières années. Il y présente sa famille maternelle (son père, Jean-Baptiste Sartre, étant décédé très tôt dans la vie de l'intellectuel), les Schweitzer, bourgeoisie érudite d'Alsace. Cette autobiographie se partage en deux parties : "Lire", où il raconte la découverte des livres, dans la bibliothèque de son grand-père,qui déterminera le reste de sa vie et la façon dont il a été instrumentalisé par ses ascendants, et "Écrire", où il évoque la genèse de sa volonté d'écrivain. On considère "Les mots" comme le chef d'oeuvre littéraire de Sartre (à juste titre, mais c'est tout de même oublier "La nausée"), par sa rédaction fluide et acerbe, qui sera tout de même le dernier. Viendront ensuite l'engagement intellectuel (mai 68, entre autres) et la vie d'homme public international. À noter que l'on proposera le Prix Nobel de littérature à Sartre en 1964 pour "Les mots", qu'il refusera aussitôt en prétextant que personne ne mérite la gloire de son vivant.
J'ai beaucoup aimé ce livre, cela commence assez chronologiquement par l'enfance de l'auteur. Une situation assez bancale, un orphelin seul avec une mère qui semble se comporter plutôt comme une sœur en public, un grand-père bourgeois qui le met dans une position de petit singe savant, avec un sentiment que s'il déplaît tout peut s'écrouler, car la mère et l'enfant sont simplement tolérés ou du moins il en a le sentiment. De la découverte des livres, il en fait un récit passionnant. A la fin du livre, c'est mon passage préféré, avec une prose superbe il expose sa construction intellectuelle d'enfant dans un monde où la croyance chrétienne aspirait à la vie éternelle, n'étant pas croyant il aspira à une destinée par l'écriture pour la postérité. Il déconstruit tout son cheminement et c'est vraiment un livre extraordinaire du point de vue littéraire mais aussi sur la description de ses sentiments et pensées.