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La Nausée

Parution
07/03/1972
Valeur d’échange
2 points

Résumé

Donc j'étais tout à l'heure au Jardin public. La racine du marronnier s'enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c'était une racine. Les mots s'étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d'emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J'étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j'ai eu cette illumination. Ça m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n'avais pressenti ce que voulait dire " exister ".

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Avis de museolive

Jean-Paul Sartre (1905-1980) a souhaité écrire toute sa vie pour tout le monde, afin d'exposer au plus grand nombre ses idées politiques et philosophiques : c'est-à-dire qu'à côté d'ouvrages philosophiques aussi exigeants intellectuellement que "L'Être et le Néant" et "L'Existentialisme est un Humanisme", un roman philosophique comme "La Nausée" vulgarise sa pensée, en l'offrant à n'importe qui (d'accord ou pas d'accord...). Il a aussi, à l'instar de "Les Mains Sales" ou "Les Mots", quelques aspects autobiographiques ; par ailleurs, Sartre précisait à Michel Contat, dans le cadre d'une interview enregistrée en 1975 au cours de laquelle il se confie sur sa vie et son oeuvre (rassemblée dans le coffret 6 CD édité par Gallimard et France Culture "Sartre, autobiographie à 70 ans"), que "La Nausée" était celui de ses livres qui avait le plus de style. C'est en tout cas à partir de ce livre que Sartre acquit une célèbrité qu'il ne fera que développer par la suite. Outre qu'il emploie la première personne du singulier, Sartre a de nombreux traits communs avec son personnage, Antoine Roquentin : trente-cinq ans, habitant Bouville (qui fait penser au Havre, où Sartre avait été professeur de philosophie), qui évoque ses doutes profonds, en ce qui concerne sa perception des objets et des êtres qui sont autour de lui, et il se demande pourquoi tout cela lui semble insupportable. Il y évoque également son profond dégoût, qui ne se démentira jamais le restant de ses jours, en ce qui concerne la bourgeoisie (dont il est issu, et dont « Les Mots » donne la genèse de ce dégoût). Ce Roquentin tient un journal, et « La Nausée » représente le contenu de ce journal : au long de ce dernier, il se rend compte qu’il ne supporte pas l’existence telle qu’elle est, et que sa seule chance de supporter l’existence serait de se réfugier dans l’imaginaire, en écrivant un roman. Ce livre qui naîtra à la suite d’une gestation très longue (huit années ! Sartre avouait d’ailleurs à Michel Contat qu’il écrivait sur des thèmes philosophiques au fil de la plume, tandis qu’un roman nécessitait de nombreuses et laborieuses réécritures, ainsi que des relectures et annotations par Simone de Beauvoir), contient en partie sa pensée existentialiste et son inspiration phénoménologique allemande, ainsi que différentes influences romanesques, dont Louis-Ferdinand Céline et Franz Kafka. Il s’agit d’un livre passionnant, « plein » tout en s’exprimant sur le vide et la banalité, peut-être moins philosophique que plus profondément méditatif, par et à l’attention d’un être au bord de la rupture.