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Furtifs

Parution
19/09/2002
Valeur d’échange
4 points

Résumé

Au 23, une femme termine d'étendre le linge sur ses cordes multicolores ; elle a pris soin de les essuyer avec une éponge humide, avant d'y déposer chemises, sous-vêtements, torchons. C'est une machine de blanc. Dans le silence de sa rue si tranquille, elle s'effraie, à peine, quand, à plusieurs reprises, dans le jardin du 18, le moteur d'une tondeuse refuse de démarrer.
Un peu plus tard, quand le meurtre a lieu sous ses fenêtres, elle ne réagit pas. Elle a déjà rejoint sa cuisine. Elle y prépare le dîner. Et, à vrai dire, le meurtre a fait très peu de bruit. Les coups n'ont pourtant pas manqué. Feutrés, précipités, accélérés ; du travail efficace, une machine bien huilée, l'œuvre de professionnels. L'agonie fut aérienne, au-delà de toute cruauté, et mortelle.
Alors les coups pleuvent. Les coups ne cessent plus ; ils tombent dru, de plus en plus souvent. Ça fait mal.
Dessous les coups, il y a un enfant ; et, dessus, il y a deux autres enfants. Et, dessous, il ne comprend rien. Il est, déjà, plus loin que la douleur. Il est à terre, il ne sait plus depuis quand ; le temps n'a plus d'importance. Les coups n'ont ni minutes, ni secondes, ni passé, ni futur, ils sont la puissance du présent, ils n'ont pas de mémoire. Tout ce que possède encore cet enfant, là, c'est le pressentiment, l'attente affreuse du coup suivant. Il a déjà très mal et la suite n'arrange rien. Il n'est plus rien face aux excès.
Mais, dessous, l'enfant n'a pas peur. C'est allé si vite, simplement le temps de rentrer chez lui par cette rue si tranquille, d'apercevoir deux autres enfants, guère plus âgés que lui, les voir changer de trottoir, venir, sur le sien, à sa hauteur, l'empoigner, pour en arriver à sa chute – de celles, il le comprit immédiatement, dont on ne se relève pas. Sa narine droite cédera la première, en écho au premier coup de pied. Un début de victoire mérité, si l'on en juge par la volonté acharnée des agresseurs. Les mamans aiment tant, des années plus loin, raconter à leurs belles-filles les diverses narines sanguinolentes de leurs fils. Ces échanges autour de la douleur des enfants font les premières connivences des femmes qui se succèdent dans la vie d'un homme. On racontera comment il était tombé dans l'escalier de la cave ; comment il fut happé, sur son petit vélo, par une voiture folle ; comment une tôle ondulée rouillée s'enfonça dans sa tempe. Mais, dessous, l'enfant qui se meurt n'entendra pas l'écho de ces récits. Il sera mort. On ne pourra jamais, de lui, s'extasier de ses genoux écorchés, de son nez assiégé par les poings de ses camarades, de ses chutes à vélo, d'arbres, de tricycle, de toit ; tout le charme des enfants blessés. Tout cela, on ne le pourra pas avec celui-là : à son seul prénom, à sa seule évocation, le regard de sa maman s'éloignera au-dessus des visages qui jouaient au souvenir, par-dessus leurs voix, et s'en ira jeter dans l'horizon le plus lointain ses yeux embués, abasourdis d'un deuil qu'elle ne fera jamais. Dessous, son enfant en termine de souffrir. Mais il s'accroche, sans savoir à quoi, ni comment. Il n'en peut plus. Jusque-là, il jouait, il allait à l'école, il faisait des câlins ou de grosses colères, il boudait ou se mettait du chocolat plein partout, mais il n'en mourait pas. Il ne savait pas et il n'apprendrait plus ; il était perdu.
Mieux qu'à la vie, il s'accroche, simplement, à l'instant suivant. D'instinct, il survit encore, pour quelques dernières miettes à grappiller. C'est la beauté d'une fin, ce sont des instants suspendus. Alors, il ne souffre déjà plus, il n'a jamais souffert.
Le plus grand des deux grands enfants qui sont sur lui, qui frappent, se penche par-dessus le petit corps pour en détailler les contours éteints. Il l'aime bien celui-là, il n'a pas pleuré ; il aime bien ceux qui ne pleurent pas. Mais il le hait : le gosse à terre est son miroir insupportable ; il pensait se soulager en le brisant, mais ça n'est qu'un faux pas de plus dans leur fuite en avant, à lui et à son jeune frère. Maintenant, ils vont achever leur victime, pour le sport, mais le cœur n'y est plus.
Quoi, ce serait donc ça l'ennemi, la voix maléfique, intérieure, qu'ils voudraient faire taire ? Sept ans, blond, sage, inodore. Un bel enfant, l'air de ceux qui sont aimés et désirés. Châtain, un mètre trente-deux, la raie sur le côté, le col de la chemise boutonné, le jean, les mocassins. Jour de piano. Ce serait pour ça qu'ils s'étaient tant donnés ? Qu'ils éclataient d'une sauvagerie animale, d'une cruauté virginale, pure et sans appel, qui laissera les commentateurs de tous poils désemparés.
Ce sera simplement un suicide par enfant interposé ; insuffisant, frustrant. La déception des deux frères est terrible. Pas une seule fois, ils ne se retourneront sur leur victime. Longtemps, d'ailleurs, il n'y eut personne pour s'alarmer. Rien ne semblait troubler le voisinage, rien qu'un frémissement de drame. C'est dans la lueur des phares de la voiture qui débouchait, au 25, de son garage, qu'on aperçut enfin le petit corps. L'émotion fut intacte, rituelle, quand on le découvrit, gisant sur le trottoir, très pâle, à peine ensanglanté, mais recroquevillé, abandonné à la bise d'une fin d'automne, la jambe gauche tendrement glissée dans le caniveau. On rendit visite à la mère. Un souffle de rien du tout s'échappait de ses lèvres, et disait sans bruit les trois syllabes du prénom de son enfant, alors qu'elle apercevait les uniformes sur le gravier de l'allée, puis à travers le verre dépoli de la porte d'entrée. Ce petit vent sifflé entre les dents, au ton timidement effrayé, fut le dernier cri de l'enfant, du sein même de sa mère, celui qu'il n'avait pu lancer à la face de ses assassins.
Elle porta soudain le dos de la main à sa bouche, comme pour retenir, en vain, ce tendre courant d'air. Tant de douceur pour tant de cruauté. Elle referma derrière les policiers, n'avait rien entendu que l'essentiel et se retrouva seule et coupable.
Ce ne serait rien encore. Ce serait quelques semaines plus tard, quand elle ferait chauffer le chocolat chaud, quand elle dépliera le papier de soie enveloppant le petit pain du goûter, quand elle entendra la porte se refermer sauvagement, quand elle sourira des pieds du gamin frappant le tapis de sol pour chasser la première neige de ses semelles, c'est alors, d'un unique cataclysme qui lui arracherait le cœur et la tête, qu'elle supplierait que la vie l'abandonne, c'est alors que son enfant ne déboucherait pas du corridor, ne rugirait pas à l'appel du goûter. L'enfant qu'elle entendait encore était mort.
Elle devrait éteindre la gazinière. Elle devrait ranger la brioche – en fait, elle la jetterait – et pourquoi ne meurt-on pas à leur place ? Plusieurs mois durant, ces formidables douleurs reviendraient, sous d'impérieux prétextes (un jour, des cousins, qui ne savaient pas, vinrent offrir un cadeau au petit), la vieillir, l'assommer, la saloper de chagrin. On ne saura que très peu de chose de la douleur du père. Si quelqu'un l'avait alors interrogé, il lui aurait appris qu'il venait de perdre, physiquement, le goût des aliments qu'il mangeait. Son palais, ses papilles de gourmet, dont il faisait tant étalage, ne répondaient plus ; et de cet abandon ne pouvaient surgir ni larmes, ni cris, puisque tout était dit. Simplement, les traits du père, brusquement, sombrèrent d'une génération supplémentaire. Les obsèques se déroulèrent sans histoires : dignes, grandioses, la routine du déchirement ; chaque convive était happé par la petite taille du cercueil ; un jouet de cercueil, un jouet de tombe ; c'en était trop. Il y eut une émotion folle, guerrière, quand, dans un même élan, les personnes installées aux premiers rangs virent que les gerbes de fleurs (« A` mon fils » ; « A` mon neveu » ; « A` mon filleul » ; « A` notre camarade, le cours élémentaire 1re année »...) qui garnissaient le cercueil étaient toutes de couleur rouge.
[...]

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