Avis de museolive
Lorsque Jean Schlumberger, membre de la NRF, reçoit le manuscrit de Jean Barois, en juin 1913, il répond à son auteur, Roger Martin du Gard : « Quand on a eu, comme moi, une enfance très religieuse, qu’on ne s’est affranchi que très difficilement, qu’on a mûri dans les luttes de l’Affaire (Dreyfus, ndlr) et les groupements des universités populaires, ce n’est pas sans émotion qu’on découvre un livre où est exprimé avec tant de justesse l’histoire de notre esprit et de notre cœur. » Gide s’enthousiasmera également pour cet ouvrage, qui sera publié à la NRF en novembre 1913. Ce livre est emblématique de la crise spirituelle qui traverse la France des intellectuels avant le Première Guerre mondiale, et depuis l’Affaire Dreyfus : Martin du Gard (1881-1958), élevé par une mère extrêmement pieuse, devient libre-penseur (donc athée) après de longues méditations sur la question de Dieu. Il se marie pourtant avec une femme elle-même très pieuse, Hélène Foucault, en 1906, avec qui il a une fille, prénommée Christiane. Il vit dans le tourment l’éducation sous le regard de Dieu qu’inculque son épouse à sa fille, et tente même de s’y opposer, ce qui crée consécutivement un terrible conflit familial, dont les faits et les réflexions qui en découlent nourriront Jean Barois. L’histoire est celle de ce Jean, qui rompt avec la religion et en discute même les fondements, pour en arriver à la « négation définitive », avant de se marier avec une croyante, ce qui nourrit un conflit ardent, avant qu’il ne meure « chrétien », réconcilié avec Dieu. Martin du Gard en détermine d’ailleurs les trois périodes de la vie d’un homme : la crise religieuse de l’ « âge adolescent », l’abandon de toute préoccupation religieuse de l’ « âge fort », et enfin, le retour à l’illusion religieuse à l’approche de la mort de l’ « âge de l’insensible déchéance ». Autrement dit, durant cette période de massive conversion religieuse (au sein de tous les milieux sociaux) face aux incertitudes du positivisme intellectuel de la fin du XIXe et début du XXe siècle, la conversion de fin de vie de Jean Barois n’est pas celle de tout le monde, mais plutôt une démarche faute de mieux. Le retour de la sensibilité face à la « raison raisonnante ». Un invariant de la Condition Humaine (une espèce de déterminisme, en quelque sorte), contre lequel il faut malgré tout s’armer. Ce livre, accompagnant la situation sociologique de la France d’avant la Première Guerre mondiale, trouve un écho étrangement commun dans le syncrétisme religieux de notre début de XXIe siècle, où l’État et la République laïque ne donnent plus de raison de vivre à ses citoyens, qui se tournent illico vers la première croyance absurde ou le dernier ésotérisme à la mode : qui a dit que l’Histoire se répétait ? Je ne sais plus, mais en tout cas, il n’y a pas besoin de remonter bien loin le temps et d’observer les sinusoïdales de l’Histoire pour voir à quel point Jean Barois, qui sera centenaire dans cinq ans, est un livre actuel.





