Critiques et avis

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BorntorunIl existe un disque, essentiel, qui colle parfaitement aux doutes, aux interrogations et aux errances de notre époque. Ce disque, bien que 100 % américano-américain, a des accents universels. Il s'agit de The Ghost of Tom Joad dans lequel Bruce Springsteen livre en douze vignettes saisissantes son "discours sur l'état de la désunion".
En invoquant une figure emblématique des petites gens, Tom Joad, le héros des Raisins de la Colère de Steinbeck, il établit un parallèle entre la crise de 1929, la grande dépression, et l'état délabré de nos sociétés qui n'offrent plus guère de "raison de croire", pour reprendre le titre d'une de ses anciennes chansons (Reason to Believe, Nebraska, 1982).
Il choisi aussi le « héro » qui incarne le mieux l'ensemble de ce peuple en quête d'avenir.
Le parallèle que Springsteen établit entre le héros de Steinbeck et les déracinés d'aujourd'hui est proprement stupéfiant : la route, voire la fuite, les décors, le récit et surtout le style sont autant de ressemblances. Tous ces éléments ont toujours servi de base à son travail d'auteur, de ses débuts à aujourd'hui. Il joue sur sa culture et sur l'Amérique de John Ford ou de Sergio Leone, mais aussi sur celle d'auteurs comme Harrison ou Cladwell et son "Amérique des petits blancs". De Dos Passos à Jack London, il fait partager sa vision d'auteur naturaliste, se contente de raconter humblement la vie des gens, de ces ricains qui ont tous rêvé de devenir chercheur d'or, pionnier, Turner, Hawks ou Rockefeller.
Descrïption d'une désillusion.
Le folk à la main, le tempo lent et la voix désabusée, Springsteen narre des chroniques de vies quotidiennes américaines. Les personnages de Springsteen sont des héros déchus : loosers, paumés, tueurs, taulards, sans-abri, déracinés, pauvres gens usés, ratiboisés, vétérans du Vietnam, cow-boys mexicains, alcoolos des bars de Tijuana, maquereaux, routards, passeurs de dopes, cinquante piges sur le ballast…
Les paysages défilent (Ohio, San Diego, Arizona, Texas, Colorado, la frontière mexicaine…), autant de chroniques découvrant blessures secrètes, solitudes pesantes et quêtes désespérées d'un " meilleur ", quel que soit ce meilleur, illusoire ou non. Reste l'espoir.
À l'instar des auteurs naturalistes nord-américains, Springsteen se montre ici sous des dehors de chroniqueur d'une autre Amérique.
Mais le plus étonnant dans l'écriture de Springsteen reste qu’il se borne à raconter une histoire avec un vrai récit, sans jamais commenter quoi que ce soit, à écrire à la première personne pour mieux incarner son héros. Un sens du raccourci et de la métaphore propres aux auteurs de textes courts, qu'ils soient chanteurs ou poètes, complète ce style unique. Springsteen continue de montrer les contradictions de ce pays où tous les espoirs étaient permis.
Ses propos sont totalement dépourvus d'intellectualisme et, qui plus est, ne proposent aucun système. Le Boss ignore les élites. Il devient un des héritiers de la mythologie du Nouveau Monde, ce genre qui forme l'essentiel du roman américain depuis le Huckleberry Finn de Mark Twain.
Pour ceux qui ont un problème avec Springsteen et son coté brute dompteur de stades, il leur faut désormais découvrir l’autre face du bonhomme : le poète américain qui effleure la guitare, gratte des textes et vit dans une immense tristesse.
Avec "Youngstown" ou "Across the Border", le violon et l'accordéon apposent le sceau d'une authenticité qu'un Zimmerman a perdu depuis des lustres. Springsteen porte en lui les stigmates d'une Amérique incapable de cautériser ses plaies, d'endiguer ses fractures. Défilent alors les témoignages de ces destins brisés sur les écueils du Rêve Américain : immigrants mexicains ("Sinaloa Cowboys"), camés ("Balboa Park"), ex-tôlard ("Straight Time"), routards ("The New Timer")… Au bout de l'espoir, l'utopie d'une vie meilleure ("Across the Border") se transforme en véritable cauchemar ("Galveston Bay "). L’album se clôt sur une note de tendresse (clin d'œil à Forrest Gump dans ''My best was never good enough'', courte chanson d'amour torturé). Hanté par ces fantômes d'une Autre Amérique, Bruce Springsteen renoue avec la tradition engendrée par des folksingers du calibre d'un du maître Woodie Guthrie.
Avec son accompagnement minimal(iste), The Ghost of Tom Joad : (harmonica, guitare acoustique, une fine couche de claviers pour charger un peu plus l'atmosphère, une pointe de steel guitar ou de violon quand le besoin s'en fait sentir et cette voix qui raconte plus qu'elle ne chante) a tout pour "faire fuir les lecteurs de R&F" les fans inconditionnels traditionnels du Boss. Après Nebraska, « ovni » coincé entre The River et Born in the USA, Bruce est encore là où on ne l’attend pas. Sauf qu’à la différence de l’épisode pénible Human Touch – Lucky Town, Bruce ne s’est pas raté, il s’est trouvé. Tout ici est aussi beau.
L'écoute de The Ghost of Tom Joad ne révèle pas que douze magnifiques chansons. Elle démontre aussi que Springsteen atteint vraiment son summum en tant que songwriter lorsqu'il est le cul rivé sur un chaise, seul avec sa guitare et son harmonica. Il s'est tellement vidé à coups de concerts-boutoirs quelques unes des communions rock les plus exaltantes jamais offertes à un public, avec (sans doute) l'un des meilleurs groupes au monde, que personne ne peut lui reprocher cette respiration…
Révélateur également d'une âme solitaire, tourmentée, et de beaucoup de tendresse, The Ghost of Tom Joad est une perle douloureuse et tranchante qui s'écoute en cachette et inspire silence, repli sur soi et respect. Un grand frisson comme celui que procure les nuits qui n'en finissent plus, mais également un silencieux message d'espoir comme celui qui avait conduit les Joad à l'exode…
The Ghost of Tom Joad, venant de la part d'une superstar qui pouvait se contenter d'exploiter son image de superocker, est un pavé dans la mare du rock-bizness, un ovni dans le ciel rock. Pas rock pour un sou, ni totalement folk, proche de l'esprit blues, souvent acoustique, mais jamais unplugged, en dehors des étiquettes et des modes, humain avant tout.