Critiques et avis

de
museoliveLorsque l’on sort de la lecture de « La Symphonie Pastorale », écrit en 1919 par un Gide déjà au sommet de sa gloire, on ne sait qu’en penser : Gide a une fois de plus réussi son coup, post-mortem, car ce livre est déconcertant. Cela se passe au XIXe siècle, dans la campagne Suisse aux alentours de Neuchâtel, vu à travers les yeux d’un pasteur de campagne. L’ambiance pieuse et monotone est rompue le jour où une jeune fille, Gertrude, arrive chez ce pasteur, qui l’héberge (contre le désaccord de sa femme). Face au dénuement total de cette jeune infirme, matériel et intellectuel, cet homme décide de lui faire découvrir le monde, bien qu’elle ne voit pas et qu’elle n’ait aucun vocabulaire. Tâche à laquelle il se livre entièrement, plein de cette phrase tirée de l’Évangile : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez point de péché » : à travers la perception du monde du pasteur, la jeune fille acquiert une intelligence fine et une imagination puissante. Cet apprentissage lui apparaît comme une chance inestimable, donc une mission en quelque sorte divine, d’apprendre à quelqu’un déjà pur, à percevoir le monde non pas par les sens, et particulièrement la vue, mais plutôt à travers le cœur. Le côté mystique d’André Gide, à mi-chemin entre une éducation très pieuse et son reniement le plus iconoclaste, survient encore dans ce livre court, qui ne s’embarrasse pas de détails, à la syntaxe limpide. La puissante sensualité qu’il a mise en œuvre au long de son travail et de sa vie l’amène à opposer l’amour charnel, qui sera longuement exposée dans certains de ses autres livres, et l’amour fraternel qui lie ce pasteur et cette jeune fille sensuellement coupée du monde. Le livre se lit vite, finit aussi vite qu’il a commencé, et laisse libre cours à l’imagination et à l’appréciation de chacun, mais en tout cas charge l’âme de chacun d’une tonne d’interrogations : pas conseillé à quelqu’un qui vit de certitudes…